Un peu de temps à l’état pur

Un peu de temps à l’état pur1

Cette série développe trois démarches :

Une démarche menée autour des installations : Tout d’abord l’empilement  de tambours réalisés en grillage, formes molles qui se stabilisent au gré des affaissements ; Ensuite des empilements d’assiettes qui s’érigent, progressent,  cherchent le point d’équilibre à la limite du déséquilibre. Assiette après assiette, les piles se dressent, se chevauchent dans un équilibre précaire, dialoguant avec l’espace et l’architecture dans lequel elles sont installées. Elles affrontent les lois de la physique, maintiennent le souffle d’un temps suspendu, déjouant la gravité.

Par ailleurs, des sculptures sont réalisées en porcelaine ou en grés. Reprenant le profil de l’assiette, elles interrogent le point d’identification qui nous fait basculer  entre reconnaissance et dénégation.

Des morceaux divers d’assiettes assemblés tentent de retrouver un effet de réel par des signes confortant la reconnaissance au delà du débris, comme la circularité de la forme, le double liseré qui vient ourler le bord et le creux interne  C’est une tentative dérisoire de restituer  au matériau déchu, une vraisemblance pour retrouver une possible dénomination.

 

1 Tant de fois, au cours de ma vie, la réalité m’avait déçue parce qu’au moment où je la percevais, mon imagination, qui était mon seul organe pour jouir de la beauté, ne pouvait s’appliquer à elle, en vertu de la loi inévitable qui veut qu’on ne puisse imaginer que ce qui est absent. Et voici que soudain l’effet de cette dure loi s’était trouvé neutralisé, suspendu, par un expédient merveilleux de la nature, qui avait fait miroiter une sensation –bruit de la fourchette et du marteau, même titre de livre, etc. – à la fois dans le passé, ce qui permettait à mon imagination de la gouter, et dans le présent où l’ébranlement effectif de mes sens par le bruit, le contact du linge, etc., avait ajouté aux rêves de l’imagination ce dont ils sont habituellement dépourvus, l’idée d’existence, et, grâce à ce subterfuge, avait permis à mon être d’obtenir, d’isoler, d’immobiliser – la durée d’un éclair- ce qu’il n’appréhende jamais : un peu de temps à l’état pur.

Marcel Proust, à la recherche du temps perdu, le temps retrouvé tome 15, p. 14
Collection blanche, Gallimard, 1927

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